dimanche 13 décembre 2015

1981 Algérie

Mercredi 4 février 1981

Depuis Marseille, maman et Gilbert nous emmènent, Viviane et moi, à l'aéroport de Marignanne. Nous prenons un avion pour l'Algérie à 12h15.
Viviane ne supporte pas la climatisation qui lui provoque un rhume. Elle va passer la semaine avec un rouleau de papier-toilette à la main ! On nous sert un whisky, le dernier alcool que nous boirons avant notre retour en France. Nous sommes les seuls Européens dans cet avion d’Air Algérie. Ce qui nous vaut d’être sollicités par les autres passagers pour  remplir leurs cartes de débarquement.
Après une heure et quart de vol, arrivée à Constantine, en ALGERIE, à 12h30 (heure locale).

Après 132 ans de présence coloniale française, l’Algérie devient indépendante le 5 juillet 1962, à l’issue d’une longue guerre de libération. La République algérienne démocratique et populaire établit alors un régime socialiste à parti unique. Elle est actuellement dirigée par le colonel Chadli Bendjedid.
C’est un immense pays, le deuxième d’Afrique, où 90% de la population se concentre dans le nord, près de la côte méditerranéenne.
L’Algérie est membre de la Ligue arabe depuis son indépendance.

Nos amis Hamid et Salim viennent nous chercher à l’aéroport et nous emmènent à la maison familiale, dans le quartier de Sidi Mabrouk.
J’ai connu Salim en septembre 1979, en Tunisie. Un voyage mémorable en train vers l’Algérie s’est terminé pour moi par un refoulement à la frontière. Depuis, nous nous sommes revus en France, ainsi que ses frères et sœurs.
Nous sommes accueillis chaleureusement par les parents de Salim. Nous mangeons avec toute la famille, sur une large table prête à accueillir les 14 enfants de la famille Youcef-Ali.
L’après-midi, nous allons parcourir Constantine en voiture avec Salim et son frère Lazhar.
Ville du nord-est de l'Algérie, chef-lieu de la wilaya (département) éponyme, elle est la troisième ville en Algérie, après Alger et Oran.
Elle est bâtie sur un site grandiose, en altitude (800 m), sur un rocher dominant de profondes gorges au fond desquelles coule le Rummel.

Nous rentrons dans la soirée à la maison. Nous prenons le repas tous ensemble.
La maman et la tante qui l’aide à la cuisine ne mangent pas avec nous. Les femmes ne mangent pas avec les hommes dans la famille patriarcale.


Dès l’indépendance de l’Algérie en 1962, alors que de nombreuses femmes avaient participé à la guerre et, de ce fait, avaient acquis une certaine émancipation, les courants religieux et conservateurs défendent une conception rétrograde de la famille et de la femme. Ils proposent l’adoption d’un code de la famille.
Dans la famille Youcef-Ali, la question ne se pose pas pour Nora, la femme de Hamid qui est sage-femme, et les sœurs qui ont fait des études. Par contre les générations plus âgées n’échappent guère au poids de la tradition.


Le couscous est le plat d’accompagnement, comme chez nous le riz.
La télévision, avec sa chaîne unique d’Etat, est allumée sans interruption. Dans le salon trônent des bouteilles vides de Côte-de-Provence en forme d’amphores qu’Hamid a ramenées de Strasbourg !
Et quand vient l’heure du café, comme le dit la maman : « Hamid chouia, Mouloud bezef !» en parlant du sucre…

Jeudi 5 février 1981

Le matin, nous descendons en ville à pied et visitons Constantine avec Salim et sa sœur Salima.
La grande mosquée Emir Abdelkader est en construction.
Constantine est un centre culturel, universitaire et religieuxEn 1970, a eu lieu la pose de la première pierre de la mosquée  par le président Houari Boumedienne.
Dans la vieille ville tortueuse, nous passons au magasin du papa, petite boutique de tissu coincée dans une rue passante. On se demande comment il est arrivé à faire vivre toute sa famille avec ce commerce.
Beaucoup de femmes constantinoises sont vêtues du « mleya », un vêtement noir qui couvre tout le corps et la tête. Un voile blanc cache le bas du visage, ne laissant apparaître que les yeux.
Après le repas à la maison, nous revenons passer l’après-midi en ville avec Salim, Hamid et sa femme Nora. Ici en Algérie, c’est le week-end, vendredi étant le jour hebdomadaire de repos.
Nous visitons le muséeMalgré sa relative exiguïté, il jouit d'une audience certaine et figure parmi les plus riches d'Afrique dans le domaine de l'archéologie. Il compte parmi les plus anciens d’Algérie.
L’armée ne rigole pas, lorsqu’on s’approche de trop près d’un bâtiment officiel. En substance, cela veut dire : « dégagez ! »…
Le panorama de la ville de Constantine est très marqué par le site impressionnant des gorges du Rummel qui longe la cité sur son côté Nord. Ces gorges sont traversées par plusieurs ponts et ouvrages d'art : le pont du Diable, le pont Sidi-Rached (long viaduc de 27 arches), la passerelle Perregaux, le pont d'El-Kantara, la passerelle Sidi-M'Cid, le pont des chutes.
Appelé aussi le pont suspendu, Sidi-M'Cid est le plus impressionnant des ponts. Inauguré le 19 avril 1912, long de 160 mètres, il s'élève à 175 mètres au dessus des eaux de l'oued Rummel.

Nous rentrons à la maison dans la soirée. Nous nous couchons à 23h.

Vendredi 6 février 1981

Le matin, nous partons avec Lazhar et Salim dans la montagne au-dessus de Constantine, le djebel Ouach. C’est une forêt qui se situe à 7 km de la ville à 1200 m d'altitude, riche par sa flore et sa dense végétation. C'est l'un des endroits les plus attractifs de la région de Constantine. Nous nous promenons à El Meridj,  pinède et forêt d’eucalyptus auprès d’un petit lac. Il fait beau, le soleil brille. Mais nous sommes en février ; nous supportons facilement les manteaux.

  













L'après-midi, à la maison, nous jouons au rami. Ensuite, je me balade avec Salim dans les faubourgs de la ville. Constructions, grues, chantiers. Maisons inachevées, hérissées de tiges métalliques coulées dans le béton, dans l’attente improbable d’un étage supplémentaire…

Samedi 7 février 1981

A 8h30, départ en voiture pour Annaba, avec Lazhar et Salim. Nous roulons vers l’est de l’Algérie, traversons des bourgades peuplées et des étendues désertiques mais aussi des massifs forestiers de chênes-lièges et d’eucalyptus.


On longe des villages « socialistes », pré-construits avec maisons et mosquée pour inciter les paysans à s’installer et travailler les terres collectivisées. Ce modèle ne semble pas donner de résultats probants.
Nous arrivons à 11h30 à Annaba, ville côtière du nord-est de l’Algérie, entre l’embouchure de l’oued Seybouse et la frontière tunisienne. Nous allons rendre visite à Gamra, une sœur de nos amis, qui habite dans cette ville. Nous mangeons tous ensemble chez elle.
L’après-midi, nous visitons Annaba (anciennement Bône, du temps de la colonisationet site de l’antique Hippone, une colonie romaine).
Le soir, nous sommes hébergés chez un oncle, sur les hauteurs de la ville.

Dimanche 8 février 1981

Au matin, depuis la terrasse de l’oncle, nous profitons d’une belle vue sur la ville, la corniche et l’église Saint-Augustin.
Minoritaire dans une société de tradition musulmane, l’Eglise catholique se veut une « Eglise de la rencontre ».
Le soleil est agréable. Viviane s’y attarde même en chemise.


Nous quittons Annaba pour Skikda.
Skikda est le principal débouché méditerranéen de Constantine. 
Anciennement appelée Rusicade à l'époque romaine, la ville actuelle fut fondée par les Français en 1838 sous le nom de Philippeville, sur le site de l'ancienne colonie romaine.
Balade sur la corniche, dans la ville moderne, la vieille ville et la casbah. Les rues de Skikda sont envahies par la population. Il est midi. Nous parcourons quelques rues, faisons des achats dans une épicerie et cherchons un endroit pour pique-niquer dans la nature. Pas facile ! La pétrochimie, les fonderies de minerai de fer et la production d'aluminium accaparent les abords de la ville.
Par contre, c’est déjà le printemps, les pâquerettes commencent à pousser sur la maigre prairie où nous trouvons à nous asseoir. Quelques sardines, du pain, des fruits, pour un frugal repas…
Nous empruntons la route en corniche le long de la rade et rentrons à Constantine vers 15h.
A l’entrée de la ville, nous faisons un arrêt vers le pont suspendu de Sidi M’Cid.


Nous passons le reste de l’après-midi et la soirée à la maison avec la famille.

 Lundi 9 février 1981

Au matin, nous descendons dans la vieille ville pour faire des courses. On achète quelques articles dans les échoppes : gandouras et plateaux en cuivre, entre autres. On fait la queue à la Poste pour acheter des timbres de collection à ramener à notre ami Serge de Strasbourg. Quand on atteint enfin le guichet, on nous dit que ça ferme et qu’il faut revenir l’après-midi !

Eh bien, l'après-midi, j’ai autre chose à faire ! Je vais avec Salim marcher dans le djebel Ouach, pendant quelques heures. Le sentier passe à côté de gourbis parsemés dans un maigre maquis, où nous sommes accueillis par des chiens faméliques. On côtoie quelques troupeaux de vaches et de moutons gardés par un fellah en djellaba. 

                              



              


En haut de la montagne, on a un beau panorama sur Constantine.


Mardi 10 février 1981

Nous passons la journée à la maison ou dans le quartier de Sidi Mabrouk : lecture, balades ou occupations diverses.

Mercredi 11 février 1981

A 8h30, nous partons en voiture pour un voyage dans les Aurès avec Hamid, Salim et Salima. Chaîne de montagne à l’est de l’Algérie, les Aurès forment la partie est de l'Atlas présaharien. Cette région abrite les Berbères chaouis.
Nous avons des difficultés à trouver notre route dans ce milieu désertique. En dehors des routes principales, les maigres indications sont en arabe ou alors inexistantes. Nos amis doivent demander le chemin. Nous atteignons les ruines de Timgad, ancienne ville romaine dans la région de Batna. C'est un site archéologique de premier plan. La ville, qui portait le nom de Thamugadi  dans l'Antiquité, a été fondée par l'empereur Trajan en 100 et dotée du statut de colonie. Cette cité, bâtie avec ses temples, ses thermes, son forum et son grand théâtre, était avant tout destinée à servir de poste avancé contre les Berbères des Aurès.
Il en subsiste une ville entière aux rues dallées et au quadrillage régulier qui s'ouvre devant nous.


« Intacte ou presque, on la dirait coupée à ras, une cité africaine sans ses toits, une ville à part entière avec une séquence en moins ! Le ciel est nu sur le Cardo et le "decumanus", sur le théâtre creusé dans la colline, sur l'imposant Arc de triomphe de Trajan, les thermes du sud et cette fameuse bibliothèque richement décorée, la nécropole, le forum, le capitole et de nombreuses églises qui attestent que Timgad à été un important centre chrétien au troisième siècle.» (Abdelkrim Djilali)


















Au retour, nous mangeons des grillades dans une gargote à Batna. On boit des sodas ou du coca. Surtout pas d’eau locale.
Batna a été construite en 1844 par les Français. C'était à la base un camp militaire pour protéger toutes les routes menant au Sahara. Sous l'occupation française, elle fut ville de garnison à mi-chemin entre Constantine et Biskra.

Nous rentrons à Constantine pour 16h.

Jeudi 12 février 1981

Au matin, nous partons visiter les ruines romaines de Tiddis.
Nous emmenons avec nous Mouloud, un autre frère, interne en médecine, qui pour une fois a consenti à s’arracher de ses bouquins pour s'aérer un peu.
Les ruines de Tiddis se situent à quelques dizaines de kilomètres de Constantine, dont elle était chargée d'assurer la protection à l'époque romaine. Cette cité post-augustine, est la grande méconnue des sites romains en Algérie. A une demi-heure de Constantine par une route sinueuse, sa découverte, à flanc de colline, est inattendue : dans un relief de montagne ardu et difficile d'accès, c’est un enchevêtrement de rues en lacets, de ruines recouvertes de terre rouge sur le tapis d’une végétation verdissante.


Nous rentrons à Constantine.
L’après-midi, nous allons nous balader dans la forêt d’El Meridj avec Salim, Lazhar et leurs jeunes frères. Nous faisons des jeux en forêt.  
Au retour, nous passons en ville. Les places sont noires de monde. Nous nous promenons dans les vieux quartiers.


Vendredi 13 février 1981

C’est le jour du départ. Après les adieux aux parents et à la famille, Lazhar et Salim nous emmènent pour 8h à l'aéroport.
Passage de la douane et contrôles de police.
Nous embarquons dans l’avion d’Air Algérie. Notre voisin de siège a un pressentiment. Il a vu un chat noir traverser ! Et de fait, lorsque l’avion s’apprête à décoller, un bruit sec se produit dans les réacteurs. Retour sur le tarmac. Tout le monde descend…
Nous allons attendre enfermés dans une salle de l'aéroport pendant toute la journée, avec tous les passagers. Impossibilité de décollage, d’abord suite à l’avarie de réacteur, puis à cause du mauvais temps.
A midi, on nous emmène entre deux rangées de militaires prendre un déjeuner à la cafétéria de l’aéroport, située de l’autre côté, avant les contrôles de police.
On souffre du manque d’information. Immigrés rentrant en France, familles algériennes avec leurs enfants, tout ce monde patiente avec fatalisme. Notre voisin superstitieux nous offre des dattes.
Un autre avion, dérouté d’Alger, va nous rapatrier. Nous décollons enfin à 18h45, et nous atterrissons à Marseille à 21h (heure française).
Maman et Gilbert, prévenus du retard, nous y attendent.


*****

1 commentaire:

  1. Les femmes ne mangeaient pas à table avec les hommes, en Algérie, du moins dans ces familles, à cette époque. Mais j'ai vu en Ardèche, en ce 21ème siècle, à la campagne, une femme servir le café à son mari et ses invités, assis à une table, mais elle, rester debout derrière, refusant en rougissant de s'asseoir quand je lui ai proposé. Pas si simple...
    Jacqueline

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